Leçon de terrain

Leçon de terrain

Leçon de terrain

Enfin ! Enfin un ! S’enthousiasma Eliott
Le jeune homme se figea, inquiet à l’idée d’avoir parlé tout haut. Doucement, il reprit le fil de ses idées alors même que les effets de l’adrénaline commençaient à s’estomper. Enfin, le sniper pouvait graver une encoche bien méritée sur la crosse de son fusil « HellFire Mark II ». Certains de ses camarades, soucieux de l’apparence impeccable de leur plus précieux compagnon, scarifiaient leur avant bras pour marquer une victoire. Eliott frissonna à cette pensée. Ces méthodes de sauvages n’étaient pas pour lui.

— Respire bonhomme, il est temps pour toi de sortir de ton trou, murmura-t-il pour se donner un peu de courage.

Eliott prit ses appuis et risqua un œil par la meurtrière qui l’abritait depuis le début de son quart. Cela faisait des jours que cette petite ouverture dans le parapet lui servait de poste de tir. Des jours à surveiller l’orée de cette maudite forêt pleine de fougères denses qui s’étendait du haut de la colline jusqu’aux rives paisibles du Rhin. Des jours à guetter un éventuel ennemi, à manger froid, car un feu attirerait l’attention des troupes du Graff. Des jours à ne dormir que d’un œil, assis enroulé dans une couverture envahie de punaises. Sans compter cette pluie, fine et glaciale, qui faisait fi de toutes formes de protection. Puis il avait vu cette silhouette sombre prendre position ; enfin il tenait l’occasion de faire ses preuves.
Un reflet métallique dans les fourrés en contrebas lui fit prendre conscience de son erreur. Les ruines du château de Brunnwald seraient sa dernière demeure. L’impact projeta des éclats de granit avant même qu’Eliott ne perçoive le son sec du tir. Il était en vie  ! Sa bonne étoile  ? Non… quelqu’un l’avait tiré en arrière in extremis.

— Espèce de petit con  ! Quelle est la règle numéro 3 du corps des Chasseurs de la Reine  ?

Même si la grande rousse qui se tenait juste à ses côtés venait de murmurer, son ton sonnait comme le glas des enfers lui-même.

— Jamais deux fois au même endroit, Madame, réussit-il à balbutier.

— Tu as bien failli apprendre cette leçon de la manière la plus expéditive qui soit, bleusaille ! lui cracha-t-elle. Le prochain coup, je le laisse te flinguer, ça fera toujours un amateur de moins dans mon unité. On appelle ça la sélection naturelle.

Eliott, légèrement tremblant, ramassa son fusil en mesurant chacun de ses gestes. Comme il aurait aimé être à des lieux d’ici, dans le confort douillet de son chez lui ! Il y a quelques temps, il aurait tout donné pour être là.

— Excusez-moi Madame.

— Arrête avec tes « Madame », première classe Warwick. J’suis pas ta mère, appelle-moi Sergent !

— Oui Mad… Sergent.

Eliott tenta de déglutir mais sa gorge sèche ne lui procura pas le soulagement escompté. Baissant les yeux sur son arme, il l’inspecta rapidement. Canon en acier trempé gris mat, garniture en cuir terne et crosse en chêne sombre, le tout pensé pour la discrétion. Son regard fut attiré par un léger éclat : une partie de la protection couvrant la chambre à feu s’était abîmée, sans doute lors de sa culbute en arrière. Continuant plus en détail son investigation, il observa la pierre sombre sise au cœur du système. Elle était intacte, et l’élémentaire qu’elle contenait toujours actif. Conformément à son entraînement, Eliott tendit sa conscience vers l’Éfrit. L’être igné semblait paniqué, nerveux. Il avait dû sentir la peur du chasseur à travers le lien unique qu’ils entretenaient et cela l’avait chamboulé. Eliott calma l’esprit, comme on le ferait avec un chiot. Cet exercice lui fit du bien, lui-même reprenant confiance et force.

— Tout est OK soldat ? Opérationnel ? lui demanda alors sa supérieure, toujours accroupie auprès de lui.

Le jeune homme se désintéressa de son fusil pour observer la femme. Jamais il n’aurait pensé croiser une créature aussi belle – et redoutable –  sur un champ de bataille. Des cheveux longs aux reflets de cuivre retenus dans une natte lâche encadrés un visage fin. Un corps délié et souple dont l’uniforme anthracite des Chasseurs de la Reine ne parvenait pas à dissimuler la féminité. Son œil gauche était masqué par un étrange cylindre métallique maintenu par un bandeau de cuir. L’autre, d’un gris vert sombre et profond, rappelait à Eliott le loch sur les rives duquel il avait grandi. La prestance de la gradée ramena le jeune homme à sa propre apparence bien négligée après plusieurs jours de planque. Ses yeux marron était cernés, sa chevelure châtain normalement coiffée de manière bien réglementaire, avait commencé à repousser de manière chaotique, sans parler de cette horrible barbe qui le grattait.
Puis son regard passa sur l’arme du Sergent. Jusqu’à présent, il n’avait jamais rencontré personne possédant un SkyWrath. Ce fusil d’un alliage bleu sombre semblait absorber la lumière, comme une ombre entre les mains de sa propriétaire. Le HellFire d’Eliott fonctionnait grâce à l’immense pression de la vapeur générée par la pierre de feu qu’il contenait. L’arme en face de lui cachait un follet logé quelque part dans ses entrailles de métal et d’ivoire. Ce dernier était capable de créer une incroyable décharge électrique qui sublimait une goutte de mercure nichée à la base des balles spéciales utilisées par le SkyWrath. Il n’existait pas de fusil plus puissant, ni plus rare.

— Assez perdu de temps, il faut y aller, chuchota t’elle

Se déplaçant à l’abri derrière les créneaux, la belle rouquine se positionna un peu plus loin. S’adossant au granit, elle entreprit de fouiller l’une de ses sacoches. Elle en sortit une sphère grise pas plus grosse qu’une orange, qu’elle posa subrepticement sur le sommet du muret. L’engin roula sur quelques pouces avant de s’arrêter à l’aide de trois ergots qui jaillirent de son mécanisme, puis une petite lentille fit de même. Cette dernière sembla scruter les environs puis s’immobilisa en émettant un léger cliquetis. Respirant doucement, la tireuse d’élite se concentra. La bruine froide qui commençait à tomber ne semblait pas pouvoir la faire sortir de cette transe. Soudain, elle bascula son arme par-dessus le parapet et fit feu. Le sifflement strident qui monta soudain fit sursauter le jeune homme. Le projectile fendit l’air ; un impact suivi du bruit mou d’un corps dévalant une pente se fit entendre. Changeant de point d’observation — la leçon avait bien était retenue — Eliott risqua un œil. Tout ce qui subsistait de la cible était un casque à pointe en fer noir traversé de part en part d’un gros trou. Le jeune soldat étouffa un sifflement d’admiration : la femme avait fait mouche à travers une souche démontrant toute la puissance de son arme. Mais le plus impressionnant, c’était qu’elle n’avait même pas visé ! Le sergent sourit devant son air ahuri.

— Dispositif de visée différée, lâcha-t-elle en récupérant la petite boule de métal. Lié au fusil et à mon cache-œil.. le reste, c’est des réflexes et une bonne triangulation.
Le soldat comprit qu’il lui restait beaucoup de chemin avant d’atteindre un tel niveau.

— On se déplace, l’endroit n’est plus sûr ! ordonna-t-elle.

Alors que les deux chasseurs se déplaçaient furtivement parmi les ruines, un bruissement sourd parvint aux oreilles d’Eliott, un bourdonnement dans le ciel. Levant les yeux, son cœur se serra dans la vision terrifiante d’une étrave de toile et de métal fendant les nuées : un immense dirigeable projeta son ombre menaçante sur les restes de l’ancienne citadelle. Alors que la forteresse volante des Arpenteurs du Vide prenait position au-dessus d’eux, ses flancs vomirent un essaim d’aéroptères menaçants.

— Eh bien, on dirait qu’ils veulent à tout prix la reprendre, leur ruine… plaisanta le sergent. Mais on ne va pas leur faciliter la tache. Vous êtes toujours avec moi Eliott ?
La femme venait de l’appeler par son prénom. Le cœur du soldat Warwick s’emplit de fierté alors même qu’il réprimait un sourire.

— Jusqu’en enfer Madame… Sergent !


 

Texte de Stéphane Dietkiewicz, correction et conseils avisés de Marie-Gaëlle Aubry.
Illustration de Steph.D.
Texte et illustration – © tous droits réservés

 

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